La mort de Soleimani et la présidentielle américaine, par Alphonse Moura

La mort de Soleimani et la présidentielle américaine

 

La décision d’éliminer Qassem Soleimani démarre un nouveau chapitre dans l’aventure moyen-orientale ouverte par l’invasion de l’Iraq en 2003. Les Américains confirment leur attachement aux terres lointaines et Trump, comme Obama auparavant, n’a pas pu défaire la grande stratégie dessinée par les soi-disant néocons depuis le 11 septembre 2001. Le président actuel a promis pendant la campagne qu’il finirait avec les opérations coûteuses au-delà de la frontière américaine et qu’il rebâtirait la patrie. Trump voulait assécher le marécage (drain the swamp) mais ses efforts initiaux pour le faire sont vite devenus vides ; c’est le marécage qui a asséché Trump.

La tradition américaine, soucieuse des libertés individuelles et méfiante vis-à-vis du pouvoir politique, a établi un système où le président n’a pas le pouvoir qu’on pourrait discerner en regardant de l’extérieur. Checks and balances est la formule à retenir, souvent traduite en français comme freins et contrepoids. Le Congrès, constitué par le Sénat et la Chambre des représentants, est parfois bien plus important que le président. Trump s’est aperçu des limites de la présidence en arrivant à la Maison Blanche, il a fait une campagne où il a rompu avec la doxa républicaine et la doxa démocrate, son génie politique a été celui de proposer une troisième alternative. Compte tenu l’architecture présidentielle américaine il a décidé de le faire en volant le parti républicain, jusqu’à la fin de la course pour devenir le choisi l’establishment a soutenu ses adversaires. La chaîne influente Fox News célèbre aujourd’hui la présidence trumpienne mais pendant la primaire républicaine elle a essayé, en vain, de démolir l’impréparé businessman.

En novembre 2020 on aura la présidentielle américaine, Trump la prépare déjà. Malgré sa confiance inébranlable sur twitter il sait que sa base est déçue, notamment sur la question migratoire, l’incapacité d’endiguer les immigrés venus du sud et l’absence de la muraille (oui il a promis une muraille et non un simple mur comme on voit souvent dans la traduction française). Même si l’économie américaine se porte bien il reconnaît en privé que rétablir la vivacité du Rust Belt est une tâche épineuse. Les votants de ces états, séduits par son discours protectionniste, ont abandonné le parti démocrate pour lui donner une chance, leur permanence dans la selle républicaine est tout sauf garantie.

Coincé dans le front intérieur, Trump récolte des exploits dans l’extérieur. Sa plus grande soutenance est le parti démocrate, complètement éparpillé et enfermé dans une lute intestine et stérile. Contrairement à l’élimination d’Abou Bakr al-Baghdadi celle de Soleimani ne sera pas consensuelle dans les chancelleries internationales. Le gardien de la révolution était un homme admiré bien au-delà des frontières iraniennes, élevé au rang de semi-divinité par les chiites et profondément encensé par beaucoup de sunnites dans sa bataille contre Daech. Le tandem israélo-saoudien est le vrai bénéficiaire de l’occurrence, l’investissement de l’Amérique dans le Moyen-Orient fut encore une fois prouvé et tuer le général perse fut enlever un gros problème aux deux pays.

Les grandes puissances respectèrent la loi internationale quand cela leur convenaient, les États-Unis d’Amérique ne sont point différents des autres. Pourtant la décision de ne plus considérer les colonies israéliennes en Cisjordanie comme illégales et l’amnistie promulguée à l’égard de Mohammed Bin Salman, après que celui-ci ait ordonné l’élimination de Jamal Khashoggi, démontrent que l’administration Trump est prête à poursuivre une politique ni même rêvée par les plus ardents partisans de Jeb Bush.

Israël minimise la menace saoudienne, l’état hébreux court le risque de se réveiller un jour et de voir Téhéran à genoux mais aussi de découvrir que l’hégémonie de Riyad dans la région se soucie maintenant d’enlever le sionisme ; l’Amérique pourra être trop occupée dans l’Asie-Pacifique ou dans le scénario européen pour lui donner l’appui souhaité. Il est également imprudent de ne pas réfléchir sur la pensée de Kamel Daoud : « l’Arabie Saoudite est un Daech qui a réussi. » 

La riposte iranienne a ciblé deux bases en Iraq abritant des soldats américains, rien d’important. Cette décision fut prise pour démontrer que l’Iran rétorquera chaque fois que les siens soient attaqués, le régime ne pouvait pas rester immobile. Nonobstant ladite réponse n’est certainement pas la vraie réponse, celle-là surgira pendant l’année de 2020 (ou même après) quand personne ne l’attendra. Hassan Rohani et Ali Khamenei la veulent irréprochable. La cible ne sera pas forcément l’armée américaine, ils peuvent opter pour atteindre les alliés étasuniens, dans la région ou ailleurs.

Sur les mérites stratégiques et opérationnels Qassem Soleimani a un curriculum enviable. Il a orchestré la prise de pouvoir symbolique du régime des Mollahs en quatre capitales arabes, Sanaa, Bagdad, Damas et Beyrouth. Ses milices ont joué un rôle déterminant dans l’écrasement de l’État Islamique et dans la protection du régime syrien d’Assad. Le parlement iraquien a immédiatement demandé le départ des troupes américaines de son territoire après la frappe mortelle. Al-Mouhandis, meneur de l’Hezbollah iraquien, a aussi perdu sa vie dans l’attaque. Cela est un indice que la légitimité de la présence américaine dans cette zone est amplement contestée. Parmi une fraction substantielle de la population iraquienne il y a le sentiment que le changement de régime de 2003 a été une bonne chose mais qu’après les Américains auraient dû se retirer. Leur présence continue dans le territoire est mal vue, part d’une stratégie plus large où l’Iraq n’a pas son mot à dire.

Cette critique autochtone est partagée par l’Amérique profonde, la destinée manifeste et la nécessité d’empire sont contestées par figures incontournables comme Ann Coulter ou Tucker Carlson. La première a écrit le livre qui a inspiré la campagne trumpienne de 2016, le second attaque souvent le penchant impérialiste des néocons. Bismarck disait que les Balkans ne valaient pas les os d’un grenadier poméranien. Coulter et Carlson demandent si le Moyen-Orient vaut les os d’un sergent new-yorkais. Ils soulèvent d’autres problématiques comme le changement démographique, la financiarisation de l’économie, le bouleversement de la révolution numérique. Sujets de plus en plus gênants, pour l’instant les réponses demeurent insuffisantes.

Si Ann Coulter a été la femme la plus influente dans l’élection de Trump il est aussi correct de dire que Steve Bannon a été l’homme le plus influent. Il est difficile d’imaginer le président choisissant le chemin qu’il a pris s’il avait encore Bannon près de lui. Mais quand on analyse l’entourage de Trump on voit qu’il a changé, beaucoup changé. Les caciques républicains préparent déjà l’après Trump, lui faire porter le chapeau leur servira de bouclier dans l’avenir si la situation dégénère. Un plan minutieusement concocté sera décrit comme une action intempestive d’un homme immaîtrisable. Bannon semble reprocher cette décision à Trump dans une interview récente au New York Times. Les va-t-en-guerre ne sont souvent pas là où les Médias aimeraient les trouver. 

On oublie que l’Histoire est tragique et que mourir pour sa patrie et pour sa foi sont des honneurs immenses hors d’une Europe occidentale dévirilisée et infantilisée. Les plus sages dans l’organigramme américain savent qu’ils ont créé un martyr, leur pari est qu’il soit un martyr du régime instauré en 1979 et non de la Perse éternelle. C’est loin d’être gagné. 

Alphonse Moura est géopolitologue, maître en Sciences Politiques et Relations Internationales.