États-Unis-Ukraine: Trump visé, Biden piégé

Le président américain Donald Trump et le candidat à la primaire démocrate Joe Biden.

 

La procédure de destitution amorcée par le camp démocrate contre Donald Trump fait une victime collatérale : son adversaire Joe Biden.

Même si un proche de la Maison Blanche confie à L’Express – sous couvert d’anonymat – que « cette affaire ukrainienne [et son corollaire: la procédure de destitutioncontre Donald Trump] ne sent pas bon », nul ne peut affirmer à ce stade qu’elle empêchera la réélection du président américain.

Au contraire, pour l’heure, la principale victime collatérale du grand déballage ukrainien est son premier adversaire : Joe Biden, ancien vice-président de Barack Obama. Au point que The Hill, un média non-partisan de Washington, parle d’un « cauchemar ukrainien » pour celui qui est encore le favori des primaires démocrates, devant sa rivale Elizabeth Warren, dont la popularité augmente régulièrement.

De fait, la révélation de la conversation téléphonique de Donald Trump avec Volodymyr Zelensky, dans laquelle le président américain suggère à son homologue de déterrer l’enquête (classée sans suite en 2017) liées aux business ukrainiens de Hunter Biden (le plus jeune fils de Joe) a pour conséquence immédiate de braquer les projecteurs sur un conflit d’intérêts embarrassant qui implique la famille Biden. Et qui remonte à la présidence Obama.

Le business ukrainien du fils Biden s’invite dans la campagne

Dans la foulée de la révolution Euromaïdan (décembre 2013-février 2014, qui s’est soldée par la fuite du président prorusse Viktor Ianoukovitch en Russie), le vice-président Joe Biden est nommé par Barack Obama à la fonction informelle de représentant spécial du président américain pour l’Ukraine.

Or quelques mois plus tard, en mai 2014, Hunter Biden, le fils du vice-président américain, est nommé au comité exécutif de la principale compagnie de gaz naturel d’Ukraine : Burisma Holdings. Il se trouve que le dirigeant de ce géant gazier n’est autre que le sulfureux homme d’affaires Mykola Zlochesky, également ex-ministre de l’Écologie de l’ex-président Ianoukovitch. A partir de 2014, l’oligarque Zlochesky (11e fortune du pays) a été poursuivi par la justice britannique et le parquet ukrainien pour blanchiment à travers Burisma.

Dès décembre 2015, le New York Times s’émeut de cette nomination, qui affaiblit considérablement le message anti-corruption que le vice-président Biden entend porter en Ukraine.

Entre autres faits douteux, des relevés bancaires montrent en effet que de 2014 à 2015, Burisma a effectué des virements au bénéfice de la société de Hunter Biden au Etats-Unis, Rosemont Seneca Partners LLC, à hauteur de 166 000$ par mois (151 000€).

Quand Joe Biden se vante d’avoir viré un procureur ukrainien

A la même époque, en 2015, le procureur ukrainien Viktor Shokin mène (sans se presser, il est vrai) plusieurs enquêtes anticorruption contre la Burisma, la société où siège Hunter Biden. Or en 2016 Joe Biden fait pression sur le premier ministre et le président ukrainiens afin d’obtenir le limogeage du magistrat. Le 23 janvier 2018, lors d’une conférence organisée par le think-tank Council on Foreign Relations, Joe Biden s’en est même (imprudemment) vanté.

La séquence filmée de sa déclaration tourne en boucle sur les réseaux sociaux conservateurs depuis deux jours, repostée à l’envi par des youtubeurs pro-Trump.

On y voit l’ex-vice-président de Barack Obama déclarer en substance : « Je me souviens être allé en Ukraine 12 ou 13 fois. Une fois, j’ai dit au Premier ministre Iatséniouk et au président Porochenko que je ne libérerais pas le milliard de dollars de garantie de prêts si le procureur Shokin n’était pas viré dans les six heures. Six heures plus tard, ce fils de pute était viré. Et remplacé par quelqu’un de plus solide. » L’enquête contre la Burisma a par la suite été classée sans suite.

Rien ne démontre que, par cette intervention dans les affaires ukrainiennes, Joe Biden ait ainsi voulu protéger son fils. Car Biden n’est pas le seul à souhaiter le départ de Shokin. Le magistrat est en effet dans le collimateur de nombreuses chancelleries occidentales, qui lui reprochent son manque de célérité dans la lutte anticorruption.

Quoi qu’il en soit l’effet de cette vidéo est désastreux. Car le vice-président ne pouvait pas ignorer que le nom de Hunter Biden était plusieurs fois apparu dans la presse en qualité codirecteur de Burisma. Et même si les intentions de Biden étaient désintéressées, le conflit d’intérêts au sein de la famille Biden est établi.

Sur la défensive, Donald Trump prêt à pilonner Joe Biden

C’est cette faille que Donald Trump entend maintenant creuser pour affirmer que l’ingérence de Biden en Ukraine sous la présidence Obama était équivalente voire plus grave que sa propre intervention auprès de l’actuel président Zelenski lors de sa conversation téléphonique de juillet dernier, où il demandait à ce dernier de déterrer l’enquête concernant les affaires du fils Biden en Ukraine.

Il y a pourtant une différence de nature entre les deux affaires. En 2016, Joe Biden s’appuyait sur un principe de diplomatie clair et net pour demander (il ne s’en est jamais caché) la destitution d’un procureur à la réputation douteuse. Cette destitution a peut-être indirectement profité à son fils Hunter. Mais n’y a là aucune atteinte à l’état de droit américain. Tout au plus une faute morale.

En revanche, le cas de Donald Trump est critique du point de vue juridique. En demandant à un chef d’Etat étranger d’exhumer des documents classés susceptibles d’être utilisés contre un adversaire politique aux Etats-Unis (Joe Biden) dans le cadre d’une campagne électorale, il y a des soupçons d’abus de pouvoir et de détournement de la fonction présidentielle à des fins bassement politiciennes.

Cela fait inévitablement penser à la pose de micros dans au QG de la campagne démocrate dans l’immeuble du Watergate, à Washington, par l’équipe de campagne de Richard Nixon en 1972. Mais Donald Trump, dont la pugnacité n’est plus à démontrer, est prêt à mettre toute son énergie au service de sa défense. En pilonnant Joe Biden.

Source : L’Express