Pourquoi les Russes semblent mieux comprendre le monde arabo-musulman que les Occidentaux ?

Par Roland Lombardi

Docteur en Histoire, consultant géopolitique et analyste associé au groupe d’analyse JFC Conseil, chargé de cours à Aix Marseille Université et professeur associé à La Rochelle Business School.

Il n’est pas question ici de revenir sur la constance et le réalisme de la politique et de la stratégie de la Russie au Moyen-Orient. À maintes reprises, depuis quelques années, j’ai déjà évoqué les raisons des succès militaires et diplomatiques russes qui se profilaient en Syrie ou encore, le retour inexorable de Moscou dans une région où les Occidentaux, et particulièrement les Français, ne comprenaient plus rien et ne cessaient de reculer. 

Aujourd’hui, après les fameux printemps arabes et les bouleversements chaotiques qui suivirent, force est de constater, et n’en déplaise à certains, que la Russie de Vladimir Poutine est la puissance avec qui il faut dorénavant compter. Grâce notamment à son intervention en Syrie à partir de septembre 2015, la « Russie a mis fin à la parenthèse de l’hégémonie occidentale ; cette guerre est le symbole de son retour sur la scène internationale et Poutine, qui parle à toutes les parties y compris ennemies, est en position d’arbitre » (Fabrice Balanche). Plus largement, devenus incontournables et les véritables « juges de paix » de la région, les Russes sont à présent les interlocuteurs privilégiés de tous les acteurs importants de la zone comme les Israéliens, les Iraniens, les Turcs, les Saoudiens ou les Egyptiens.

Alors comment en est-on arrivé là ? Certes, la politique claire et cohérente de Moscou, servie par des diplomates habiles et efficaces, fondée sur la non-ingérence et la fidélité des alliances, explique en partie ces succès. Mais pour comprendre justement les raisons profondes de cette politique, il faut, en premier lieu, revenir à l’univers mental russe, à la psychologie de ce peuple et à leur perception du monde.

Tout d’abord, un Slave possède une « orientalité », une vision et une technique mentale qui, à l’inverse d’un Occidental, lui permettent de mieux appréhender des populations qui lui ressemblent et surtout, les particularités, les subtilités et les complexités des cultures, des traditions, des religions et des peuples du Moyen-Orient et du monde arabo-musulman en général.

Elle-même puissance musulmane (près de 15 % de la population russe est musulmane soit entre 20 et 22 millions – la plus importante des minorités – sur 150 millions d’habitants), la Russie a une histoire et une proximité très ancienne avec l’islam (il est implanté depuis près de 1300 ans dans certaines régions comme le Nord-Caucase, dans l’Oural et près de la Volga). D’où la raison pour laquelle, les Russes sont de fins connaisseurs de cette religion.

Rappelons aussi que la Fédération russe, véritable puissance continentale, possède près de 2 500 km de frontières avec l’islam. Ainsi, l’évolution identitaire même des musulmans de Russie et la crainte d’une contagion de l’islam politique dans son pré carré caucasien et asiatique, sont une préoccupation constante et majeure pour le Kremlin.

Ensuite, il faut bien comprendre que ce que nous appelons benoîtement « l’Orient compliqué », n’est pour les Russes, que leur terrain de jeu voire leur terrain de chasse favori depuis des siècles. Se considérant comme l’héritière de Byzance et l’Empire romain d’Orient, la Russie a toujours porté une attention particulière pour cette région. Depuis Pierre le Grand et son désir d’accéder aux mers chaudes, jusqu’à nos jours, en passant par le « Grand Jeu » du XIXe siècle et la période soviétique, les agents et les espions russes ont toujours sillonné et « travaillé » les territoires du Levant.

De nos jours, l’intelligentsia occidentale, et surtout française, ne cessent de pourfendre la Russie de Vladimir Poutine. En effet, le président russe et son pays représentent tout ce dont certains intellectuels bien-pensants et « russophobes » exècrent : un autocrate à la tête d’un pays revigoré par une foi, une religion et un patriotisme assumés. Pour eux, Poutine n’est qu’un nouveau Tsar impitoyable et les Russes ne sont que des brutes et des cosaques avides de conquêtes territoriales et commerciales. Mais comme tous les idéologues, ils sont aveuglés par leur haine qui, c’est bien connu, pervertit toujours le jugement.

Or, même si le courage et la force sont des données cardinales dans la mentalité russe, il ne faut pas oublier que le jeu d’échecs est le sport national en Russie. Dès leur plus jeune âge, à l’école ou ailleurs, tous les enfants russes s’adonnent à ce jeu de stratégie qui développe grandement leur habileté intellectuelle. Ainsi, ne perdons pas de vue que nous avons donc affaire à des stratèges. 

A la différence des Occidentaux, qui se précipitent souvent sur l’évènement ponctuel, les responsables russes, en joueurs d’échecs qu’ils sont, restent toujours prudents et analysent patiemment la situation, comme d’ailleurs le prouvent les dernières positions de Kremlin sur la situation algérienne… Ils savent très bien que bouger une pièce trop hâtivement sur le Grand échiquier international ou moyen-oriental, peut alors avoir des conséquences catastrophiques à l’autre bout du plateau. C’est pourquoi, ils n’agissent et ne prennent jamais de risques qu’avec un plan et une stratégie mûrement réfléchis. Mais une fois qu’ils « jouent », comme en Syrie, cela va très vite et très fort et la plupart du temps, avec plusieurs coups d’avance ! 

De plus, pour ces stratèges, et c’est important de le noter, l’histoire et la géographie sont les mères de toutes les disciplines. Comme l’a remarquablement évoqué le géographe Laurent Chalard dans un article récent, contrairement aux Occidentaux, qui négligent et délaissent notamment la géographie,  les Russes, eux, ont toujours le nez plongé sur la carte de la planète. Ce sont donc des « planétaires », avec des facilités linguistiques notables, qui apprennent le monde tel qu’il est, sans idéologie ou dogme, dans les meilleurs instituts et écoles de la planète, héritières de l’excellence de l’enseignement soviétique, comme l’Institut d’études orientales (créé initialement au XVIIIe siècle !), l’Institut d’État des relations internationales de Moscou ou encore l’Académie militaire des forces armées de la Fédération de Russie (l’ancienne académie Frounzé). C’est donc là, dans les plus brillants centres de recherches et de réflexions du monde, que sont formés toute l’élite des dirigeants russes (comme l’ancien grand orientaliste, Evgueni Primakov ou l’actuel ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov). La prospective y est également, et toujours, à l’honneur. Ainsi, les experts russes échafaudent scénario sur scénario et imaginent toutes les éventualités possibles. 

Nous sommes bien loin, malheureusement, de la chape de plomb idéologique du monde universitaire français où nos éminents chercheurs, orientalistes ou islamologues, imposant leur doxa, ne voient dans le monde arabe qu’un bloc monolithique, l’islam politique comme une nouvelle Internationale des opprimés et tous les Arabes comme les nouveaux damnés de la Terre qu’il faut « exciter » et aider à se dresser contre le méchant homme blanc occidental, le colon israélien ou l’affreux dictateur ! Ce sont ces mêmes « experts » qui, en 2011, s’enthousiasmèrent naïvement pour les « printemps arabes » qui allaient, à coup sûr à leurs yeux, balayer les dictatures et instaurer la démocratie partout dans le monde arabe. D’autres annonçaient, toutes les semaines, « la chute imminente » d’Assad ou encore « un nouvel Afghanistan » pour la Russie dès son implication directe dans la guerre syrienne à partir de l’automne 2015… Hélas, ces « maîtres de la clairvoyance » ont, depuis des décennies, l’oreille de nos dirigeants. Quand on ajoute à cela les politiques à courte vue du Quai d’Orsay et le rôle de nos diplomates confiné à celui de vulgaires VRP des grands groupes industriels français, nous avons toute la vacuité de notre diplomatie, la mise hors jeu actuelle de la France et son incompréhension de tous les grands enjeux géostratégiques du Moyen-Orient et de la Méditerranée.

En définitive, nous venons de le voir, la connaissance empirique des Russes sur le monde arabo-musulman est ancrée dans le réel. Elle est au service d’une politique globale et pragmatique où intérêts sécuritaires, nationaux et géostratégiques s’imbriquent et se confondent. En outre, à la différence des Occidentaux, celle-ci prime sur toute autre considération philosophique, intellectuelle ou morale et elle n’est nullement soumise, comme malheureusement pour la politique française dans cette région, au commerce, à l’émotionnel ou à une quelconque idéologie. Là est le véritable secret des succès russes.